CES Las Vegas : Avant la vague

S’il est évident qu’il y aura une après-crise du Coronavirus, il y a eu aussi une avant-crise. Tout semblait promis à l’être humain en passe de vaincre les périls les plus redoutables grâce aux progrès de la technologie dans tous les domaines. Force est aujourd’hui de reconnaître que ce monde de tous les possibles n’est plus qu’une chimère. Nous sommes de simples mortels capables du meilleur comme du pire. Néanmoins ce monde d’avant n’a pas totalement disparu, il est confiné, prêt à rejaillir avec son cortège de formidables avancées et aussi de désillusions. Il s’est exposé dans sa forme la plus ultime, la plus sophistiquée, mais aussi parfois la plus inutile au service de notre futur. Cela se passait il y a seulement un peu plus de deux mois à Las Vegas, lors du célébrissime CES. Si près, dans le temps, si loin dans les esprits.

Toujours est-il que les organisateurs de la prochaine édition de ce salon devront bien réfléchir à propos de leur offre, surtout après les moments terribles que nous aurons vécus, et qui espérons-le appartiendront à un passé douloureux qui restera très probablement longtemps dans la mémoire de l’humanité. Même si cette sentence apparaît un peu bateau, il est clair que plus rien ne sera jamais comme avant. Les consommateurs ont vécu en direct l’explosion en plein vol d’un certain type de mondialisation dont les conséquences sont d’ores et déjà incommensurables. A ce jour d’ailleurs, il est bien difficile d’en dessiner les contours. Allons-nous assister à un effondrement général de l’économie, un krach monétaire et financier, un chômage de masse assorti d’une paupérisation des pays les plus riches, serons-nous réellement débarrassés définitivement de cet affreux virus ? Les questionnements sont multiples, et les réponses façonneront le monde à venir. C’est dire si la secousse tellurique que nous subissons tous va impacter nos vies et nos modes de consommation. Aussi, est-il évident qu’il est quasi certain que le CES 2021, s’il a lieu, ne ressemblera en rien à celui qui s’est tenu il y a encore quelques semaines. Néanmoins, nous pouvons toujours nous tromper et connaissant la capacité de résilience des êtres humains, il se peut aussi que ce cauchemar dope les appétits sevrés de consommation en tous genres, et que les populations oubliant les jours terribles du passé, se jettent sur tous les produits possibles et imaginables comme une catharsis à leurs angoisses et tourments passés, et font que le monde se remette à tourner comme si rien ne s’était passe. Cette sortie est plausible. Tout peut arriver. Cependant, i est difficile d’y croire. Le choc que le monde aura encaissé aura été trop violent, en espérant d’ailleurs qu’aucun scénario noir ne continue à nous menacer. Il est plus que probable que bien des habitudes vont changer, des nouveaux comportements vont apparaître. Ceci n’empêchera pas la terre de tourner, mais les cartes seront très probablement rebattues dans bien des secteurs. Et s’il y en a un qui ne coupera pas à ces changements, c’est bien celui du vaste univers de l’électronique grand public. Déjà en temps normal d’avant-crise, ce secteur d’activité était à la pointe de toutes les audaces, des innovations les plus folles. Il était ni plus ni moins en train de façonner nos vies pour le meilleur et pour le pire. Il n’est pourtant pas moins vrai qu’il reste incontournable, et qu’il a permis à tout un chacun de continuer à vivre, voire même à sauver des vies. Il ne s’agit donc pas de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas demain que la technologie va s’égarer dans une décroissance que certains « collapsologues » appellent de leurs vœux. Bien au contraire, cette crise démontre chaque jour ses vertus, notamment dans le domaine de la santé.

Changements de cap obligatoires

Reste l’aspect industriel, lequel est aujourd’hui au centre du débat. Il semble même qu’il en constitue l’enjeu majeur. La délocalisation, et pire son avatar, la désindustrialisation, sont aujourd’hui au centre du débat. Il n’est plus possible que les grandes nations du monde occidental confient des secteurs entiers, hautement stratégiques, à un pays qui n’a pour seul but que de les rattraper et de les dépasser le plus vite possible, afin d’asseoir ainsi, son hégémonie, après avoir pillé nos travaux et efforts en matière de recherche et développement. C’est pourtant cette erreur majeure que les occidentaux ont commise en confiant la fabrication de tous ses produits, même les plus sensibles dans une recherche effrénée de profits à court terme. C’est ainsi qu’ils ont été ensuite copiés sans la moindre vergogne. L’espionnage industriel a fonctionné à plein régime. Puis, la Chine, puisque c’est d’elle qu’il s’agit a envahi progressivement tous les secteurs industriels, sans la moindre vergogne pour se positionner en concurrent direct de notre production même dans les secteurs les plus sensibles., avec en plus un savoir-faire, issu notamment d’un espionnage industriel effrayant. L’exemple de la 5G en constitue un exemple frappant. Ce domaine hautement stratégique est aujourd’hui aux mains de l’empire du Milieu qui a investi des sommes folles  avec le soutien sans faille de l’état qui veille au grain. Aujourd’hui Huawei, puisque c’est de ce groupe qu’il s’agit est devenu tentaculaire, en position de dominer le marché sans challenger véritablement capable de le concurrencer. Dans cette compétition impitoyable qui s’annonce, les américains ripostent en ne fournissant pas les composants essentiels dont ils sont les propriétaires, en l’occurrence Qualcomm que les autorités chinoises ont essayé d’acheter en douce via un intermédiaire singapourien, mais le président Trump a mis son véto. La situation est beaucoup plus chaotique en Europe, où personne ne parle vraiment d’une même voix face au géant de l’Empire du Milieu, et ceci est inquiétant. Il faut en effet pourtant bien comprendre que celui qui dominera ce redoutable instrument qu’est la 5G dominera le monde à bien des égards.

Salon de l’auto ?

Mais revenons, quelques semaines en arrière. Las Vegas accueillait comme elle le fait depuis de nombreuses années, ce fameux CES dont la notoriété planétaire continue d’attirer la presse internationale, mais aussi le public puisqu’ils ne furent encore pas moins de 60 000 visiteurs à faire le déplacement dans cette ville de tous les excès. Cette cité démentielle, sise au cœur d’un Nevada aussi fascinant par la beauté de ses paysages, qu’inhospitalier de par son climat et sa situation géographique continue d’attirer les foules. Ce tapis de lumières, lieu de plaisirs en tous genres, ne laisse personne indifférent et paradoxalement lasse très vite, de par son artificialité. Avec une telle réputation, il ne faut donc pas s’étonner que Las Vegas fut pendant des années une place idéale pour accueillir un salon professionnel aussi versé dans la démesure que le CES avec ses 4 400 exposants répartis sur plusieurs sites. Néanmoins, s’il garde son même pouvoir d’attraction, il faut bien l’avouer celui-ci n’est plus tout à fait celui qu’il a été, faute d’innovations vraiment révolutionnaires, mais aussi faute d’une offre trop éparpillée. S’il est acquis que l’électronique, la connectivité et la technologie ont envahi définitivement nos vies, était-il besoin d’en présenter sur un seul rendez-vous professionnel, tous ses aspects ? Quel rapport entre l’automobile connectée, la santé, et tous les objets les plus hétéroclites, du plus futuriste à celui du quotidien le plus banal ? En d’autres termes quel intérêt de faire se côtoyer une brosse à dents connectée avec une voiture autonome ? Certes, on peut comprendre la démarche des organisateurs dans leur volonté d’exhaustivité, mais manifestement trop, c’est trop. L’image du salon se brouille, à fortiori lors de cette édition 2020, ou l’automobile a manifestement pris une place vraiment envahissante avec cette fameuse voiture autonome, autour de laquelle tournent toutes les recherches à propos de la mobilité de demain et de sa façon de l’aborder. Etait-ce cependant bien utile de présenter au public des modèles qui n’existent qu’à l’état de prototype dont il est à peu près certain qu’ils ne sont pas près de voir le jour ? Il est donc temps que les organisateurs remettent l’église au centre du village afin que le visiteur puisse comprendre ce qu’il a vu, à savoir une plateforme dédiée à l’électronique.

Une étrange prémonition

Heureusement au-delà de ces excès, l’offre a donné du grain à moudre aux professionnels du secteur, et les grands sujets de l’époque à venir n’ont pas été occultés, tant s’en faut. Ironie de l’histoire, à l’heure où nous écrivons ces lignes, c’est la santé qui s’est imposée comme l’offre globale la plus structurée, la plus large, la plus élaborée. Ce sont les objets de notre bien être de demain qui se sont exposés, et force est de dire que les fabricants et industriels du secteur n’ont pas ménagé leurs efforts en termes d’imagination dans le domaine des innovations. Il est aujourd’hui possible de connaître son état de santé de manière très précise grâce à une noria de produits toujours plus sophistiqués. Manifestement, notre bien être, notre bonne forme physique constitue une priorité pour les consommateurs qui pourront désormais tout connaître d’eux-mêmes. Le phénomène est accentué par la présence de l’intelligence artificielle qui pourra prévoir notre futur en matière d’état de santé.  Seulement, triste ironie du destin, toutes ces avancées technologiques se révèlent impuissantes face à un adversaire microscopique qui est en train de semer la mort et la destruction sur toute la planète. Malgré l’avancée en matière de technologies médicales, malgré l’intelligence artificielle, rien ne permet d’enrayer la marche en avant de ce tueur impitoyable dont personne à ce jour ne sait rien. Alors qu’aujourd’hui chacun d’entre nous vit dans l’angoisse, que la majorité de la population mondiale vit confinée, toute cette offre paraît à postériori superflue. Ce qui est pourtant une erreur fondamentale. Elle ne peut prévoir les virus qui vont et viennent depuis la nuit des temps sur la planète terre, puis disparaissent avec ou sans l’aide de l’homme. Même si nous vivons des moments très difficiles il est certain qu’une fois ce terrifiant Covid 19 disparu, toutes ces innovations au service de notre santé vues sur ce salon, redeviendront plus que jamais d’actualité, nous préviendrons d’autres maladies graves et sauverons d’autres vies. Aussi, ne faut-il pas surtout pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et féliciter les organisateurs pour avoir mis en valeur tous ces produits qui immanquablement nous aideront dans le futur. De toute façon, personne n’aurait pu prévoir qu’une telle catastrophe s’abattrait un jour sur le monde.

Du nécessaire au superflu

Pour le reste, cette édition 2020 du CES ne restera pas dans les annales, même si beaucoup de choses intéressantes y ont été présentées, dans certains domaines. Citons par exemple, les efforts remarquables des fabricants de télévision, déjà lances dans la 8K, à la recherche permanente de produits toujours plus séduisants, plus performants, toujours plus adaptables à n’importe quel type d’habitat . Il est clair que l’année en cours qui devait voir se dérouler les jeux Olympiques, l’Euro de football, constituait une opportunité dans la progression de leurs ventes dans un marché ultra concurrentiel. Malheureusement, le désastre du Coronavirus est venu tout gâcher, suite à l’annulation de tous ces grands évènements de portée mondiale. Rien de bien folichon non plus dans le domaine des produits bruns, même si la qualité globale de l’offre de ce secteur reste irréprochable. A noter d’ailleurs une offre de haute tenue dans le domaine des appareils photo, toujours plus performants. Le domaine des smartphones semble marquer le pas au niveau des ventes, même si les terminaux ne cessent de se livrer à une compétition sans fin. Retenons surtout la présence du premier appareil 5 G.  Les modèles pliables ne sont pour l’instant pas au point et n’ont pas rencontré leur public. Attendons cependant pour porter un jugement définitif sur ce qui ressemble plus à un gadget pour le moment. Rien non plus de révolutionnaire dans le domaine de l’informatique, si ce n’est que les appareils ne cessent d’améliorer leurs performances de façon spectaculaire, à destination des jeux en réseau. Mais le CES ne serait pas ce qu’il est sans la présence massive des produits connectés les plus excentriques, les plus amusants, les plus étonnants. Certes beaucoup d’entre eux auront une existence éphémère, mais force est de constater qu’ils apportent cette touche d’originalité et de fantaisie qui contribue à la réputation et à l’image de ce salon extravagant à bien des égards.

Pour finir, que dire de la présence française, laquelle avait tant fait couler d’encre en 2016, lorsqu’un certain Emmanuel Macron, s’y était ostensiblement affiché à des fins personnelles, certes, mais qui avait de notre pays la plus importante délégation internationale, laissant entrevoir que la France était devenue une start-up nation. Tout ceci n’a bien sûr pas disparu ; mais s’est quand même réduit de façon significative. Il faut dire que tout s’apprend, et que bien des exposants du début n’avaient pas leur place, notamment en présentant beaucoup trop d’offres BtoB dans un salon BtoC, il n’en demeure pas moins que ce pavillon de la French Tech continue de manquer d’attractivité. Son offre est encore trop pointue, pas assez spectaculaire pour créer

l’évènement. C’était donc plutôt du côté du domaine du confort de la maison qu’il fallait regarder et notamment dans celui de la connectivité avec un porte-drapeau nommé Leroy Merlin qui a présenté sa dernière nouveauté nommée Enki Smart Display. Cet écran tactile compatible avec Amazon Alexa a pour fonction de piloter et centraliser les appareils connectés de la maison, mais aussi à passer des appels en visioconférence grâce à la caméra et aux deux micros embarqués. Soucieux cependant du respect et de la protection de la vie privée, sujet très sensible chez nos compatriotes, l’enseigne propose de masquer physiquement la caméra frontale ainsi que les deux micros grâce à deux touches disposées à l’arrière de l’appareil. Juste à côté de celles-ci se trouve un bouton destiné à éteindre le smart display et régler le volume. Toutefois, la présence centrale de l’assistant personnel Alexa séduira-t-elle le public, notamment français ? Difficile à dire aujourd’hui. Ce dernier semble toujours éveiller une certaine méfiance, car considéré comme intrusif, mais les mentalités évoluent vite.

Voilà donc ce que nous proposait ce « monde d’avant ». La vague qui submerge jusqu’aux tréfonds de nos convictions provoque une angoisse incommensurable face à ce monstre invisible. Tout laisse à penser que les conséquences en seront terribles, voire dévastatrices. Toutes les civilisations ont eu un jour à payer le prix de leurs excès. Nous ne couperons probablement aux conséquences des nôtres. Néanmoins et comme toujours depuis des millénaires. L’humanité s’en remettra, très probablement plus vite grâce à la technologie qu’aux incantations des chantres de la décroissance. Et une majeure partie de l’offre proposée à Las Vegas nous y aidera, d’une manière ou d’une autre.